Entre coups de gueule, commentaires et vidéos virales, nos jeunes ont-ils trouvé une nouvelle manière de participer à la vie de la société ? Il y a quelque chose qui me fascine lorsque j’observe les réseaux sociaux. Il suffit parfois d’un sujet qui touche un jeune pour que, quelques minutes plus tard, tout le monde ait quelque chose à dire. On commente. On partage. On répond. On s’indigne. On se moque. On défend. On attaque. Et parfois, entre deux emojis et trois captures d’écran, on assiste à de véritables batailles rangées. Je regarde tout cela et je me demande parfois : Est-ce que nous sommes réellement en train de débattre, ou sommes-nous simplement devenus très forts pour nous battre derrière nos écrans ? Parce que les deux ne produisent pas la même chose. Et surtout, ils ne demandent pas les mêmes compétences. Nos jeunes ont-ils toujours eu autant de choses à dire ? Je ne suis pas certaine que les jeunes d’aujourd’hui aient soudainement découvert qu’ils avaient une voix. Je pense plutôt qu’ils ont trouvé un espace dans lequel cette voix peut être entendue beaucoup plus vite. Il fut un temps où, pour être entendu, il fallait avoir accès à un micro, à un média, à une association, à une institution ou simplement à un espace où quelqu’un acceptait de vous écouter. Aujourd’hui, un jeune peut prendre son téléphone, filmer ce qu’il pense, raconter ce qu’il vit et toucher, en quelques heures, des personnes qu’il ne rencontrera probablement jamais. C’est considérable. Et il serait dommage de regarder uniquement le côté bruyant de cette transformation. Derrière certaines prises de parole maladroites, il y a parfois une véritable envie de comprendre, de dénoncer une injustice, de défendre une cause ou simplement de dire : « Moi aussi, je suis concerné. » Le problème n’est donc pas que nos jeunes parlent. À mon sens, c’est plutôt ce que nous faisons de cette parole. <PARSED TEXT FOR PAGE: 82 / 128> Parler n’est pas encore débattre Il y a une différence entre prendre position et débattre. Prendre position, c’est dire : « Je pense ceci. » Débattre suppose d’aller un peu plus loin : écouter ce que l’autre pense, comprendre son raisonnement, être capable de défendre le sien et accepter que la discussion puisse éventuellement nous faire évoluer. Et c’est là que les choses se compliquent. Sur les réseaux sociaux, nous avons parfois transformé le désaccord en affrontement. Quelqu’un pense différemment ? Il faut immédiatement lui expliquer qu’il est ignorant. Il ne partage pas notre opinion ? Il faut trouver une petite phrase qui fera rire les autres. Il pose une question gênante ? On lui attribue une intention qu’il n’a peut-être jamais eue. Et si vraiment la discussion devient trop compliquée, il reste toujours la solution radicale : bloquer. Bon… Je reconnais que moi aussi, parfois, le bouton « bloquer » peut sembler être une belle invention de l’humanité. Mais ce n’est pas exactement ce que j’appelle apprendre à débattre. Parce que dans la vraie vie, nous ne pouvons pas bloquer tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Au travail, il faudra collaborer avec eux. Dans une famille, il faudra vivre avec eux. Dans une association, il faudra construire avec eux. Dans une communauté, il faudra parfois trouver un compromis. Et dans une société, nous devons apprendre à vivre ensemble malgré nos désaccords. Le téléphone a donné une voix. Il ne donne pas automatiquement le discernement. C’est peut-être l’une des grandes questions de notre époque. <PARSED TEXT FOR PAGE: 83 / 128> Nous avons donné aux jeunes des outils extraordinaires pour s’exprimer, mais avons- nous suffisamment développé les compétences qui permettent de faire bon usage de cette liberté ? Parce qu’un téléphone permet de publier. Il ne nous apprend pas forcément à vérifier ce que nous publions. Il permet de réagir immédiatement. Il ne nous apprend pas toujours à prendre le temps de comprendre. Il permet de donner son opinion. Il ne nous apprend pas nécessairement à construire un argument. Et c’est là que la responsabilité des adultes revient. Il serait trop facile de dire : « Ces jeunes passent leur temps sur Internet. » Très bien. Mais qu’avons-nous fait pour leur apprendre à naviguer dans cet espace ? Avons-nous suffisamment parlé avec eux de la différence entre une information et une opinion ? Entre un témoignage et une preuve ? Entre une critique et une attaque ? Entre une émotion légitime et une réaction impulsive ? Je pose ces questions aux jeunes, bien sûr. Mais je me les pose aussi à moi-même. Parce que nous, les adultes, ne sommes pas toujours des modèles de débat très convaincants. Nous leur reprochons parfois ce que nous faisons nous-mêmes Regardons-nous un instant. Sommes-nous toujours capables d’écouter quelqu’un qui nous contredit ? Dans nos familles, dans nos bureaux, dans nos communautés, savons-nous réellement discuter lorsque les intérêts divergent ? Ou avons-nous parfois simplement appris à mieux dissimuler nos propres petites guerres ? Parce qu’il serait assez facile de demander aux jeunes de respecter les opinions différentes alors qu’ils nous voient parfois nous disputer pour des questions beaucoup moins importantes. <PARSED TEXT FOR PAGE: 84 / 128> Nous leur demandons de ne pas répondre avec violence, mais avons-nous toujours appris à exprimer notre désaccord autrement ? Nous leur demandons de vérifier les informations, mais combien d’adultes partagent encore des messages WhatsApp simplement parce qu’ils ont été envoyés par « quelqu’un de sérieux » ? Et puis il y a cette petite phrase que nous aimons beaucoup : « Les jeunes d’aujourd’hui sont trop agressifs. » Peut-être. Mais parfois, ils sont simplement en train de reproduire ce qu’ils observent autour d’eux. Le vrai défi est peut-être de transformer la colère en capacité d’agir Je ne veux surtout pas faire croire que toutes les expressions numériques sont inutiles. Au contraire. Une vidéo peut sensibiliser. Une publication peut attirer l’attention sur une situation. Une campagne en ligne peut rassembler des personnes autour d’une cause. Une discussion peut faire émerger une idée. Une voix isolée peut parfois trouver une communauté. Les réseaux sociaux peuvent donc devenir un véritable espace d’engagement. Mais il y a une étape que nous devons apprendre à franchir. Que faisons-nous après avoir parlé ? C’est là que la citoyenneté devient intéressante. Parce que publier n’est pas encore agir. S’indigner n’est pas encore transformer. Avoir raison dans les commentaires ne change pas nécessairement la réalité. Et c’est probablement ici que nous devons accompagner davantage nos jeunes : leur apprendre à passer de l’expression à la participation, puis de la participation à l’action. Une idée peut devenir un projet. Une indignation peut devenir une proposition. <PARSED TEXT FOR PAGE: 85 / 128> Un débat peut conduire à une initiative. Une préoccupation peut devenir un engagement. C’est cette transformation qui donne du sens à la parole. Et si nous arrêtions de demander aux jeunes de se taire ? Je pense que nous avons parfois une étrange relation avec la parole des jeunes. Nous voulons qu’ils s’expriment lorsque cela nous arrange. Nous voulons qu’ils dénoncent les problèmes. Nous voulons qu’ils aient des idées. Nous voulons qu’ils soient citoyens. Mais lorsqu’ils commencent à poser des questions qui touchent directement les adultes ou les systèmes que nous avons construits, soudain, la conversation devient moins agréable. « Tu es trop jeune. » « Tu ne comprends pas encore. » « Quand tu auras mon âge… » Je connais. J’ai probablement moi-même prononcé certaines de ces phrases. Mais avec le temps, j’ai compris quelque chose : on ne peut pas demander à une génération de développer sa voix tout en lui reprochant de l’utiliser. La vraie question est donc peut-être moins de savoir comment faire taire les excès de la parole numérique que de savoir comment transformer cette parole en compétence citoyenne. Apprendre à débattre, cela s’apprend On imagine parfois que savoir discuter est naturel. Ce ne l’est pas. Écouter réellement quelqu’un demande de l’apprentissage. Construire un argument demande de l’apprentissage. Faire la différence entre une personne et son opinion demande de la maturité. <PARSED TEXT FOR PAGE: 86 / 128> Changer d’avis sans avoir l’impression d’avoir perdu demande une certaine sécurité intérieure. Et accepter de dire « je ne sais pas » demande parfois beaucoup plus de courage que de donner une réponse approximative. C’est justement pour cela que l’esprit critique, l’argumentation, la négociation et la citoyenneté active ne devraient pas être considérés comme des compétences accessoires. Elles sont au cœur de la capacité d’un jeune à prendre sa place dans la société. À Anansi Academy, c’est une conviction que nous travaillons notamment à travers le PAJE. Pas pour apprendre aux jeunes à mieux se disputer. Mais pour leur permettre de mieux comprendre leurs positions, écouter celles des autres, défendre une idée, chercher un terrain d’entente et surtout expérimenter ce que signifie prendre part à quelque chose qui nous dépasse. Parce que la citoyenneté ne commence pas le jour où l’on entre dans un bureau de vote. Elle commence beaucoup plus tôt. Elle commence lorsque je comprends que ma parole compte, mais que celle de l’autre compte aussi. Alors, nos jeunes se battent-ils ou débattent-ils ? Probablement un peu des deux. Et peut-être que ce n’est pas si grave. Une génération qui se dispute sur les réseaux est aussi une génération qui cherche à comprendre sa place, à défendre ses idées, à être reconnue et parfois à peser sur ce qui l’entoure. Le véritable enjeu serait de ne pas laisser cette énergie se perdre dans une succession de clashs, de commentaires et d’indignations sans lendemain. Parce que derrière le bruit, il y a quelque chose de précieux : une jeunesse qui veut être entendue. À nous de l’aider à transformer cette envie d’être entendue en capacité d’écouter. Sa colère en réflexion. Ses opinions en arguments. <PARSED TEXT FOR PAGE: 87 / 128> Ses débats en dialogue. Et, lorsque cela est possible, ses paroles en actions. C’est peut-être cela, finalement, le véritable défi citoyen de notre époque. Non pas apprendre aux jeunes à parler davantage. Mais leur donner les moyens de faire de leur parole une force de construction. Le regard de Spider Mama Je vais vous laisser avec une petite scène. Imaginez deux jeunes qui ne sont absolument pas d’accord. Le premier crie plus fort. Le second répond plus vite. Chacun repart convaincu d’avoir gagné. Mais rien n’a changé. Maintenant, imaginez qu’après leur discussion, chacun ait compris quelque chose qu’il ne voyait pas avant. Peut-être même qu’aucun des deux n’ait complètement changé d’avis, mais qu’ils aient réussi à construire ensemble une troisième idée. Là, nous avons quelque chose. Nous ne sommes plus dans le clash. Nous sommes dans le débat. Et peut-être est-ce cela que nous devons apprendre à nos jeunes : avoir une voix sans perdre l’écoute, défendre une conviction sans perdre le lien, et savoir qu’un désaccord n’est pas nécessairement une rupture. Parce qu’une société où tout le monde pense pareil serait peut-être très calme. Mais elle ne serait certainement pas très vivante. Je regarde. J’écoute. Je questionne. Et je tire le fil. Les réflexions décalées d’une Mama Coach — By Malika, la Spider Mama 🕷️ <PARSED TEXT FOR PAGE: 88 / 128>