Je vais vous poser une question toute simple. Quand vous entendez quelqu’un dire : « Je suis un citoyen ivoirien », qu’est-ce que cela vous évoque ? Un document administratif ? Une carte d’identité ? Le droit de voter ? Le fait de respecter les lois ? Le « vivre ensemble » que nous répétons dans les discours ? Ou quelque chose de beaucoup plus intime : le sentiment d’appartenir à un pays et d’avoir une part à jouer dans ce qu’il devient ? Parce que, finalement, c’est peut-être là que se trouve le vrai sujet. Nous parlons beaucoup de la jeunesse ivoirienne. Nous disons qu’elle doit être responsable, engagée, entreprenante, innovante, citoyenne. Mais avant de lui demander tout cela, il faudrait peut-être nous arrêter deux minutes et nous demander : Qu’est-ce que nous avons réellement mis derrière le mot « citoyen » ? Citoyen, ça veut dire quoi au juste ? À l’école, nous avons tous plus ou moins appris la définition. Le citoyen a des droits et des devoirs. Il respecte les lois. Il participe à la vie de la nation. Très bien. Mais entre la définition du manuel et la réalité de tous les jours, il y a parfois un monde. Être citoyen, ce n’est pas seulement avoir une nationalité. C’est aussi se sentir concerné par ce qui se passe autour de soi. Quand je jette mon sachet dans la rue en disant que « la mairie est là pour nettoyer », suis-je seulement un mauvais utilisateur de poubelle ou est-ce aussi une question de citoyenneté ? Quand je vois une injustice et que je détourne le regard parce que « ce n’est pas mon problème », qu’est-ce que cela dit de mon rapport aux autres ? <PARSED TEXT FOR PAGE: 63 / 128> Quand je critique tout ce qui ne fonctionne pas dans mon pays mais que je considère que je n’ai aucune responsabilité dans ce qui pourrait changer, où commence et où s’arrête ma citoyenneté ? Et attention, je ne suis pas en train de faire la morale à qui que ce soit. Parce que nous avons tous nos petits moments de « chacun pour soi, Dieu pour tous ». Moi la première. Le citoyen n’est pas forcément celui qui fait de grands discours C’est peut-être l’un des pièges de notre conception de l’engagement. Nous imaginons parfois le citoyen engagé comme celui qui milite, qui prend la parole en public, qui participe à des associations, qui organise des campagnes ou qui défend une grande cause. Mais la citoyenneté peut commencer beaucoup plus simplement. Respecter l’espace que nous partageons. Tenir sa parole. Prendre soin d’une personne plus vulnérable. Refuser de participer à une petite corruption parce que « tout le monde fait ça ». S’intéresser à ce qui se passe dans son quartier. Donner son avis sans humilier celui qui pense autrement. Accepter de participer à une activité collective sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Faire correctement son travail parce que quelqu’un dépend de la qualité de ce que l’on fait. Ce sont des choses très ordinaires. Et pourtant, c’est peut-être là que se construit une société. Mais est-ce que nos jeunes se sentent vraiment concernés ? Voilà où cela devient intéressant. Parce que lorsque nous discutons avec certains jeunes, leur discours peut parfois sembler très éloigné de cette idée de citoyenneté. Ils parlent d’abord d'études, d'argent, de travail, d'indépendance, de famille, de logement, de réussite. <PARSED TEXT FOR PAGE: 64 / 128> Et franchement, je les comprends. Un jeune qui cherche un emploi depuis des mois ne va pas forcément se réveiller le matin en se demandant comment il va contribuer à la transformation de la nation. Il cherche d'abord à trouver sa place. À gagner sa vie. À aider sa famille. À devenir indépendant. À construire quelque chose. Alors peut-être que nous faisons une erreur lorsque nous opposons leurs préoccupations personnelles et leur engagement citoyen. Car un jeune qui veut gagner son argent pour ne plus dépendre de ses parents cherche aussi une forme d'autonomie. Celui qui veut créer une entreprise parce qu'il ne trouve pas d'emploi cherche une place dans l'économie. Celui qui veut améliorer son quartier agit déjà, parfois sans employer le mot « citoyenneté ». Le problème est peut-être que nous ne lui montrons pas suffisamment le lien entre son propre avenir et celui de la communauté dans laquelle il vit. Et si la citoyenneté commençait par « je suis concerné » ? Je crois beaucoup à cette idée. Avant « je dois agir », il y a peut-être simplement : « Cela me concerne. » Ce qui arrive à mon quartier me concerne. Ce que devient mon école me concerne. La qualité de l'environnement dans lequel mes enfants vont grandir me concerne. La manière dont nous traitons les plus fragiles me concerne. La façon dont nous parlons les uns des autres me concerne. La place donnée aux femmes me concerne. La qualité de notre éducation me concerne. <PARSED TEXT FOR PAGE: 65 / 128> Les opportunités offertes aux jeunes me concernent. Et lorsque quelque chose nous concerne réellement, nous finissons généralement par chercher ce que nous pouvons faire. Pas forcément tout changer. Mais au moins quelque chose. Et là, je reviens à nos jeunes Parce que si nous voulons réellement développer une jeunesse citoyenne, il faudra peut-être arrêter de lui faire uniquement des discours sur la citoyenneté. Il faudra lui donner des occasions de l'expérimenter. Laisser les jeunes proposer. Les faire participer aux décisions qui les concernent. Créer des espaces où leur parole compte réellement. Leur confier des responsabilités. Les laisser organiser, négocier, argumenter, collaborer, se tromper, recommencer. Parce qu'on n'apprend pas à être citoyen uniquement en récitant ce qu'est la citoyenneté. On apprend à être citoyen en faisant l'expérience d'avoir une voix et de pouvoir agir. Et c'est là que je trouve notre responsabilité d'adultes intéressante. Nous demandons parfois aux jeunes : « Pourquoi vous ne vous impliquez pas ? » Mais lorsque le jeune propose quelque chose, sommes-nous prêts à lui laisser une vraie place ? Ou bien lui avons-nous déjà expliqué pourquoi son idée ne marchera pas ? Petit silence… Vous voyez où je veux en venir. 😄 Peut-être que nous devons aussi revoir notre propre citoyenneté Parce qu'il serait assez confortable de demander aux jeunes d'être les citoyens que nous n'avons pas toujours été. <PARSED TEXT FOR PAGE: 66 / 128> Nous leur demandons de respecter les règles, mais nous cherchons parfois le raccourci dès que cela nous arrange. Nous leur demandons d'être solidaires, mais nous pouvons devenir très individualistes lorsque nos intérêts sont en jeu. Nous leur demandons de prendre soin de leur environnement, mais nous abandonnons parfois nos déchets là où personne ne nous regarde. Nous leur demandons de dialoguer, mais nous coupons rapidement la parole à celui qui n'est pas d'accord avec nous. Alors peut-être que la meilleure éducation citoyenne que nous pouvons offrir à nos jeunes reste encore celle de notre propre comportement. Ils apprennent aussi la citoyenneté en nous regardant. Finalement, avez-vous envie d'être citoyen ? Je vous repose la question du début. Pas sur votre carte d'identité. Pas dans un formulaire. Pas pour réussir un examen d'éducation civique. Mais dans votre vie quotidienne. Est-ce que vous avez envie d'être citoyen en Côte d'Ivoire ? Et si oui, qu'est-ce que cela signifie pour vous ? Peut-être que nous découvrirons que la citoyenneté n'est pas une grande théorie réservée aux institutions. Elle commence dans notre manière de vivre avec les autres. Dans notre capacité à nous sentir concernés. Dans notre volonté de participer. Dans notre façon de transmettre. Et peut-être même dans cette phrase toute simple : « Ce qui arrive à mon pays n'est pas seulement l'affaire de quelqu'un d'autre. » C'est peut-être là que commence le fil. Et maintenant, à nous de décider si nous voulons le saisir. <PARSED TEXT FOR PAGE: 67 / 128> Je regarde. J'écoute. Je questionne. Et je tire le fil. — Malika, la Spider Mama 🕷️