Et si la vraie question n’était plus seulement de savoir ce que nous voulons apprendre à nos jeunes, mais de nous demander quel type d’adultes nous sommes en train de préparer ?
\nJe vais vous avouer quelque chose.
\nIl y a une phrase que nous avons probablement tous entendue, d’une manière ou d’une autre : « Travaille bien à l’école, obtiens ton diplôme, trouve un bon travail et tu seras tranquille. »
\nÀ l’époque, cette équation avait quelque chose de rassurant. Elle reposait sur une promesse assez simple : l’effort scolaire devait conduire à une qualification, la qualification à un emploi, et l’emploi à une forme de stabilité.
\nSauf que le monde dans lequel nos jeunes vont construire leur vie ne ressemble déjà plus tout à fait à celui dans lequel nous avons appris à construire la nôtre.
\nLes métiers évoluent, les parcours professionnels deviennent moins linéaires, les frontières entre apprendre, travailler et entreprendre se déplacent. L’information est devenue accessible en quelques secondes et, avec l’intelligence artificielle, certaines tâches que nous pensions autrefois réservées à l’être humain peuvent désormais être réalisées par une machine.
\nAlors forcément, une question me revient souvent :
\nEst-ce que nous préparons encore nos jeunes au monde dans lequel nous avons grandi, ou avons-nous commencé à leur apprendre à vivre dans celui qui arrive ?
\nEt là, franchement… ce n’est plus tout à fait la même histoire.
\nLe problème n’est pas de former des exécutants
\nAvant de nous emballer et de déclarer que tout ce que nous avons appris jusqu’ici est dépassé, faisons attention.
\nUne société a besoin de personnes capables de faire correctement leur travail. Elle a besoin de professionnels qui maîtrisent leur métier, respectent leurs engagements, savent suivre une procédure lorsqu’elle est nécessaire et comprennent qu’une organisation ne peut pas fonctionner si chacun décide de réinventer les règles à sa convenance.
\nLe problème n’est donc pas l’exécution.
\nLe problème apparaît lorsque l’on apprend à un jeune à exécuter sans lui apprendre à comprendre ce qu’il fait, pourquoi il le fait et comment il pourrait agir lorsque la consigne n’existe plus.
\nEt c’est là que les choses deviennent intéressantes.
\nParce que la vie ne ressemble pas à une copie d’examen.
\nPersonne ne vous remet toujours une feuille avec la bonne question, quatre réponses possibles et une petite case à cocher.
\nIl arrive qu’il faille d’abord comprendre le problème. Parfois même, il faut accepter de reconnaître que le problème que l’on nous a demandé de résoudre n’est pas le bon.
\nIl faut alors chercher, questionner, faire des choix, se tromper, recommencer, convaincre quelqu’un, travailler avec des personnes qui ne pensent pas comme nous et, surtout, accepter de porter une part de responsabilité dans la décision prise.
\nC’est précisément cette capacité à naviguer dans l’incertitude que notre éducation doit davantage apprendre à nos jeunes.
\nQuand un jeune sait répondre, mais ne sait pas encore choisir
\nIl y a une scène que je rencontre assez souvent dans mes ateliers.
\nOn peut avoir devant soi un jeune intelligent, instruit, parfaitement capable de vous expliquer ce qu’il faudrait faire dans une situation donnée. Et puis, au moment où l’on quitte la théorie pour lui demander quelque chose de beaucoup plus personnel — « Et toi, qu’est-ce que tu veux ? » — le silence arrive.
\nPas toujours parce qu’il ne sait pas.
\nParfois parce qu’il ne s’est jamais véritablement posé la question.
\nNous demandons très tôt aux jeunes de choisir une série, une formation, une école, un métier. Nous discutons avec eux des filières qui recrutent, des secteurs qui rapportent, des diplômes qui donnent accès à tel ou tel emploi. Nous voulons naturellement les protéger des mauvais choix.
\nMais entre toutes ces questions pratiques, il arrive que nous oubliions la plus fondamentale : qui veux-tu devenir ?
\nJe ne parle pas ici d’une profession. Je parle de la personne.
\nQuelle vie veux-tu construire ? Qu’est-ce qui compte réellement pour toi ? Quelles responsabilités es-tu prêt à assumer ? Dans quel environnement pourrais-tu donner le meilleur de toi-même ? Qu’aimerais-tu apporter autour de toi ?
\nCe sont des questions moins confortables, parce qu’elles ne permettent pas toujours de trouver une réponse immédiatement.
\nMais elles ont une vertu essentielle : elles obligent le jeune à devenir progressivement auteur de son parcours, plutôt que simple bénéficiaire d’un itinéraire construit par d’autres.
\nLe leadership commence bien avant le poste
\nC’est aussi pour cela que je me méfie un peu de la manière dont nous parlons parfois du leadership.
\nDès qu’on dit « leader », certains imaginent un jeune à la tête d’une entreprise, d’une association ou d’une équipe, avec un micro à la main et beaucoup de monde derrière lui.
\nHumm… ma chère, calme-toi.
\nLe leadership commence beaucoup plus tôt et beaucoup plus discrètement.
\nIl commence le jour où un jeune comprend qu’il peut prendre une part de responsabilité dans ce qui lui arrive. Il ne signifie pas qu’il contrôle tout, ni qu’il doit réussir seul. Il signifie qu’il peut apprendre à faire des choix conscients, à défendre une idée sans mépriser celle de l’autre, à reconnaître qu’il s’est trompé sans s’effondrer et à chercher une solution plutôt qu’à attendre systématiquement que quelqu’un vienne la lui apporter.
\nC’est précisément pour cela que la fameuse injonction « débrouille-toi » me fait sourire aujourd’hui.
\nOn confond souvent autonomie et abandon.
\nDire à un jeune « débrouille-toi » ne lui apprend pas nécessairement à être autonome. Cela peut simplement signifier : je te laisse seul face à quelque chose que je ne t’ai jamais appris à faire.
\nL’autonomie, elle, se construit autrement. Elle suppose qu’à un moment donné, quelqu’un ait pris le temps de montrer, d’expliquer, de laisser essayer, de corriger et, progressivement, de laisser davantage de place.
\nC’est un processus.
\nEt comme tout processus éducatif, il demande de la patience.
\nDemain, la valeur ne sera peut-être plus seulement dans la réponse
\nL’arrivée de l’intelligence artificielle rend cette réflexion encore plus urgente.
\nLorsque l’accès à l’information devient presque instantané et que certains outils peuvent produire une réponse en quelques secondes, nous sommes obligés de nous demander ce que nous voulons réellement évaluer chez un jeune.
\nSa capacité à restituer une information ?
\nOu sa capacité à comprendre ce qu’il vient de recevoir ?
\nParce qu’une réponse peut être brillante et complètement à côté du problème.
\nUne information peut être vraie mais inutilisable dans le contexte concerné.
\nUne solution peut sembler efficace tout en produisant des conséquences que personne n’a anticipées.
\nLa véritable compétence devient alors moins spectaculaire, mais beaucoup plus importante : savoir exercer son jugement.
\nSavoir questionner une réponse. Savoir reconnaître ce que l’on ne sait pas. Savoir faire le tri. Savoir mettre une information en perspective. Et finalement, être capable de prendre une décision qui engage quelque chose de soi.
\nL’intelligence artificielle ne rend donc pas la pensée humaine inutile.
\nElle nous oblige plutôt à nous demander ce que nous voulons encore apprendre à penser par nous-mêmes.
\nEt si nous changions aussi notre manière de regarder la réussite ?
\nPeut-être que le véritable changement éducatif ne consiste pas uniquement à ajouter de nouvelles matières ou de nouveaux outils dans les programmes.
\nIl consiste aussi à revoir ce que nous considérons comme une réussite.
\nNous sommes naturellement fiers lorsqu’un jeune obtient son diplôme, réussit un concours ou décroche un emploi. Et nous avons raison de l’être.
\nMais imaginons deux jeunes quelques années plus tard.
\nLe premier possède un beau diplôme, mais lorsqu’une situation sort du cadre prévu, il attend que quelqu’un lui dise quoi faire.
\nLe second n’a peut-être pas le parcours académique le plus prestigieux, mais il sait apprendre rapidement, poser des questions pertinentes, travailler avec les autres, prendre une initiative et tirer quelque chose d’un échec.
\nLequel des deux est réellement préparé à un monde qui change ?
\nJe ne crois pas qu’il faille choisir.
\nNous avons besoin des connaissances et du discernement. De la compétence technique et de l’initiative. De la discipline et de la créativité. De l’ambition personnelle et de la capacité à contribuer à quelque chose de plus grand que soi.
\nLe véritable enjeu est peut-être là : faire en sorte que l’éducation ne fabrique pas seulement des jeunes capables d'occuper une place, mais des jeunes capables de comprendre la place qu’ils veulent prendre et la manière dont ils souhaitent l’occuper.
\nEt nous, les adultes, qu’allons-nous devoir accepter ?
\nC’est probablement la partie la plus inconfortable de cette réflexion.
\nParce que nous demandons parfois aux jeunes d’être autonomes alors que nous avons décidé pour eux.
\nNous leur demandons de prendre la parole, mais nous supportons difficilement qu’ils disent quelque chose que nous n’avions pas prévu d’entendre.
\nNous leur demandons d’être créatifs, puis nous avons peur lorsqu’ils prennent un chemin différent du nôtre.
\nNous voulons qu’ils réussissent, mais nous avons parfois déjà défini pour eux ce que « réussir » doit vouloir dire.
\nEt surtout, nous oublions que l’éducation ne passe pas uniquement par ce que nous expliquons.
\nElle passe aussi par ce que nous montrons.
\nUn jeune observe la manière dont les adultes autour de lui prennent leurs décisions, gèrent leurs désaccords, parlent de l’argent, traitent leurs erreurs, respectent leurs engagements et considèrent ceux qui ne leur ressemblent pas.
\nNous sommes donc, que nous le voulions ou non, une partie de leur curriculum.
\nVoilà pourquoi préparer une génération capable de prendre sa place dans le monde suppose aussi que nous acceptions, nous adultes, de faire évoluer notre propre posture.
\nIl y a un moment où nous faisons à leur place.
\nPuis vient celui où nous faisons avec eux.
\nEnsuite, nous les regardons faire.
\nEt finalement, il faut avoir assez confiance pour les laisser faire sans intervenir à chaque seconde.
\nSe retirer progressivement n’est pas abandonner un jeune. C’est parfois la manière la plus exigeante de lui faire confiance.
\nAlors, quel modèle éducatif pour demain ?
\nJe ne crois pas que nous devions opposer l’exécutant au leader.
\nUn bon leader doit savoir faire. Et un bon professionnel doit parfois savoir prendre le leadership d’une situation.
\nLa vraie question est ailleurs.
\nVoulons-nous des jeunes qui attendent qu’on leur indique le chemin, ou voulons-nous leur donner suffisamment de repères pour qu’ils puissent aussi en construire un ?
\nPour moi, le défi éducatif de demain est là.
\nIl ne s’agit pas de donner à nos jeunes toutes les réponses. Ce serait d’ailleurs impossible.
\nIl s’agit de leur transmettre suffisamment de connaissances, d’expériences et de repères pour qu’ils puissent continuer à apprendre lorsque nous ne serons plus là pour répondre.
\nC’est une différence fondamentale.
\nTransmettre une réponse permet de résoudre un problème.
\nTransmettre une manière de réfléchir permet d’en affronter plusieurs.
\nEt c’est probablement là que nous devons aller.
\nLe fil d’Anansi
\nÀ Anansi Academy, cette conviction est au cœur du PAJE — Parcours d’Autodétermination pour une Jeunesse Engagée.
\nNous ne cherchons pas à fabriquer des jeunes qui savent réciter le bon discours sur le leadership, l’entrepreneuriat ou la citoyenneté.
\nNous cherchons à créer des espaces dans lesquels ils peuvent expérimenter ce que signifie réellement choisir, argumenter, négocier, collaborer, résister à une difficulté, prendre leur place et comprendre leur responsabilité dans ce qu’ils construisent.
\nParce qu’un jeune qui apprend à penser ne devient pas nécessairement un opposant.
\nUn jeune qui apprend à choisir ne devient pas nécessairement ingrat.
\nUn jeune qui apprend à argumenter ne devient pas nécessairement insolent.
\nEt un jeune qui apprend à prendre des initiatives ne devient pas nécessairement incontrôlable.
\nIl devient simplement un peu plus capable de penser par lui-même et d’agir avec les autres.
\nEt peut-être est-ce précisément ce dont notre société aura le plus besoin demain.
\nLe regard de Spider Mama
\nAu fond, je crois que nous posons parfois la mauvaise question.
\nNous demandons :
\n« Quel métier fera notre enfant ? »
\nPuis :
\n« Dans quelle école doit-il aller ? »
\nEt enfin :
\n« Quel diplôme lui garantira un avenir ? »
\nMais le monde que nous lui préparons devient tellement mouvant qu’aucune réponse ne pourra nous garantir que son parcours restera celui que nous avions imaginé.
\nAlors peut-être faudrait-il commencer autrement.
\nQuel être humain voulons-nous aider à devenir ?
\nUn être humain capable de réfléchir lorsque personne ne lui donne la réponse.
\nCapable de choisir sans attendre que tout le monde approuve.
\nCapable de travailler avec les autres sans perdre sa propre voix.
\nCapable d’utiliser les outils de son époque sans leur abandonner son jugement.
\nCapable d’échouer sans se considérer lui-même comme un échec.
\nEt surtout, capable de comprendre que son avenir ne se résume pas à la place qu’il réussira à obtenir, mais aussi à la contribution qu’il choisira d’apporter.
\nC’est peut-être cela, finalement, préparer un jeune au monde de demain.
\nNe pas lui promettre que nous connaissons le chemin.
\nMais lui apprendre à marcher, à regarder, à questionner et, lorsque cela devient nécessaire, à tracer lui-même un nouveau passage.
\nParce qu’un jeune à qui l’on apprend uniquement à exécuter cherchera toujours quelqu’un pour lui dire quoi faire.
\nUn jeune à qui l’on apprend à penser, choisir, créer et agir peut, un jour, devenir celui qui ouvre le chemin.
\nJe regarde. J’écoute. Je questionne. Et je tire le fil.
\nLes réflexions décalées d’une Mama Coach — By Malika, la Spider Mama 🕷️