« Qu’est-ce que les gens vont dire ? » Je crois que beaucoup d’entre nous ont grandi avec cette petite phrase quelque part dans un coin de la tête. Elle peut commencer très tôt. La manière de s’habiller. Les amis que l’on fréquente. La façon de parler. Les études que l’on choisit. Le métier que l’on envisage. La personne que l’on aime. Même parfois, la manière de rire. On apprend assez vite qu’il existe ce que l’on peut faire… et ce qu’il vaut mieux éviter parce que « les gens vont parler ». Et les gens, chez nous, sont particulièrement bavards. 😄 Mais derrière cette petite plaisanterie se cache une vraie question : comment demander à un jeune de devenir lui-même si nous lui apprenons en même temps à avoir peur du regard des autres ? « Gâter le nom » : quand le regard collectif devient une boussole Dans beaucoup de familles ivoiriennes, le regard de la communauté compte. La famille est importante. Le nom que l’on porte aussi. On ne veut pas être celui ou celle dont on dira : « C’est l’enfant de telle famille et regarde ce qu’il fait. » Cette vigilance peut avoir une fonction positive. Elle rappelle que nos actes ont des conséquences et que nous ne vivons pas seuls. Elle peut transmettre le respect, la responsabilité et le sens du collectif. Le problème apparaît lorsque le regard des autres devient tellement important qu’il finit par prendre la place de notre propre jugement. Un jeune peut alors apprendre à choisir non pas ce qui lui correspond, mais ce qui sera accepté. <PARSED TEXT FOR PAGE: 31 / 128> Il choisit parfois une filière parce qu’elle « fait bien ». Il renonce à une passion parce qu’elle paraît peu sérieuse. Il cache certaines idées pour ne pas être jugé. Il évite de prendre la parole parce qu’il a peur de dire quelque chose de « bête ». Et parfois, il finit par devenir très bon pour répondre aux attentes des autres sans vraiment savoir ce qu’il attend lui-même de sa propre vie. Le paradoxe des adultes C’est là que je trouve notre position d’adultes assez intéressante. Nous disons à nos jeunes : « Ayez confiance en vous. » Mais lorsque leur confiance les amène à faire un choix différent du nôtre, nous devenons parfois beaucoup moins enthousiastes. Nous leur disons : « Sois toi-même. » Mais attention à ne pas être trop toi-même. Nous leur demandons d’avoir de l’ambition, puis nous nous inquiétons lorsqu’ils visent quelque chose que nous ne connaissons pas. Nous voulons qu’ils soient autonomes, mais nous avons parfois déjà écrit le scénario de leur vie dans notre tête. Et là, je me dis : humm… ma chère, calme-toi. 😄 Parce que finalement, ce n’est pas toujours le jeune qui a peur d’être différent. Il arrive aussi que ce soit nous qui ayons peur de ce que sa différence va dire de nous. Être différent ne veut pas dire rejeter ce qui nous a été transmis Attention cependant à ne pas tomber dans l’autre extrême. L’objectif n’est pas de fabriquer une jeunesse qui considère toute règle comme une oppression et toute tradition comme un obstacle. Nos jeunes ont besoin de repères. Ils ont besoin de connaître leur histoire, leur culture, leurs responsabilités envers leur famille et leur communauté. Mais transmettre une valeur ne signifie pas obliger quelqu’un à reproduire exactement notre manière de vivre. Il y a une différence entre dire : « Voilà pourquoi cette valeur compte pour nous » et dire : « Tu dois faire comme nous parce que nous avons toujours fait comme ça. » La première ouvre une discussion. La seconde ferme souvent la porte. <PARSED TEXT FOR PAGE: 32 / 128> Or, grandir, c’est aussi apprendre à faire le tri entre ce que l’on reçoit et ce que l’on choisit de garder. Un jeune peut respecter sa famille et choisir un métier différent de celui que ses parents imaginaient. Il peut aimer profondément sa culture tout en ayant d’autres références. Il peut être attaché à sa communauté tout en refusant certains comportements qu’il juge injustes. Ce n’est pas forcément de l’insolence. Cela peut simplement être le début d’une pensée personnelle. Le regard des autres ne disparaîtra jamais Et soyons réalistes : nous n’allons pas apprendre à nos jeunes à ne plus se soucier du tout du regard des autres. Ce serait impossible. Nous sommes des êtres sociaux. Nous avons besoin d’appartenance, de reconnaissance et de relations. L’enjeu est plutôt de leur apprendre à distinguer écouter le regard des autres et vivre sous le regard des autres. Le premier peut nous aider à nous remettre en question. Le second peut nous empêcher d’avancer. C’est particulièrement important à l’adolescence et au début de l’âge adulte, lorsque l’identité est encore en construction. Un jeune qui a constamment peur d’être jugé peut finir par préférer l’invisibilité à l’expression. Et je repense à ces jeunes que j’ai rencontrés en atelier et qui me disent qu’ils n’aiment pas parler devant les autres parce qu’ils ont peur d’être regardés, critiqués ou de se tromper. Derrière le silence, il n’y a pas toujours un manque d’idées. Parfois, il y a simplement trop de peur. Apprendre à choisir sa voie sans couper le fil C’est peut-être là que nous avons quelque chose à transmettre. Pas l’indifférence au regard des autres. Pas non plus la soumission à ce regard. Mais la capacité à se connaître suffisamment pour savoir quand écouter, quand réfléchir… et quand continuer son chemin malgré ce que les autres vont dire. <PARSED TEXT FOR PAGE: 33 / 128> Parce que des gens parleront. Ils parleront si vous réussissez. Ils parleront si vous échouez. Ils parleront si vous restez. Ils parleront si vous partez. Dans tous les cas, ils vont toujours parler. Alors autant apprendre à vivre une vie qui a du sens pour soi. Cela demande du courage, mais aussi de la connaissance de soi. Et cette connaissance ne tombe pas du ciel. Elle se construit avec l’expérience, les essais, les erreurs, les conversations, les rencontres et parfois quelques belles claques de la vie. Notre rôle d’adulte n’est donc peut-être pas de protéger nos jeunes de tous les jugements. C’est de leur donner suffisamment de sécurité intérieure pour qu’ils puissent les traverser. Parce qu’au fond, nous ne voulons pas seulement transmettre à nos enfants la capacité de respecter ce qui existe. Nous voulons aussi leur donner la liberté d’imaginer ce qui pourrait exister demain. Et pour cela, il faut parfois accepter qu’ils tissent un fil qui ne ressemble pas exactement au nôtre. Je regarde. J’écoute. Je questionne. Et je tire le fil. — Malika, la Spider Mama 🕷️ <PARSED TEXT FOR PAGE: 34 / 128>

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