Et si le problème n’était pas que nos jeunes passent du temps sur TikTok, mais ce qu’ils apprennent progressivement à considérer comme une réussite ?

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Il suffit de faire défiler quelques vidéos sur TikTok pour comprendre que la jeunesse ivoirienne y a trouvé un espace qui lui ressemble. On y parle avec nos expressions, on y danse sur nos sons, on y raconte les histoires du quartier, on y expose ses talents, ses petites entreprises, ses frustrations et parfois même ses ambitions. Entre deux vidéos de humour, on découvre une vendeuse qui transforme son téléphone en boutique, un jeune qui apprend à monter des vidéos, une coiffeuse qui trouve ses clientes grâce aux réseaux sociaux ou encore un créateur qui construit, publication après publication, une véritable communauté.

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Et puis il y a l'autre côté du fil. Celui où l'on finit par avoir l'impression que tout le monde réussit, que tout le monde voyage, que tout le monde est beau, bien habillé, bien entouré, qu'il suffit d'avoir suffisamment de vues pour devenir quelqu'un et que la vie peut se résumer à être vu.

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C'est là que la question devient intéressante.

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La jeunesse ivoirienne a-t-elle réellement un problème avec TikTok ? Ou sommes-nous simplement en train de découvrir, à travers TikTok, les contradictions d'une génération qui cherche sa place dans une société où les chemins traditionnels vers la réussite semblent de moins en moins lisibles ?

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Le téléphone est devenu bien plus qu'un téléphone

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Pour beaucoup de jeunes Ivoiriens, le smartphone n'est plus seulement un outil pour communiquer. C'est à la fois une télévision, une salle de classe, une boutique, un bureau, une scène et parfois même une porte d'entrée vers le monde professionnel.

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Un jeune peut aujourd'hui apprendre gratuitement à faire du montage, découvrir les bases du marketing digital, suivre un entrepreneur, vendre des vêtements, proposer ses services de graphisme ou faire connaître une activité qu'il aurait eu beaucoup plus de difficultés à rendre visible il y a quelques années.

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Il serait donc injuste de réduire TikTok à une machine à distraction.

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Mais il serait tout aussi naïf de croire que toutes les opportunités qui circulent sur la plateforme se valent.

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Car TikTok ne récompense pas nécessairement ce qui est utile. Il récompense d'abord ce qui retient l'attention. Et cette différence est fondamentale.

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Une vidéo qui demande trente secondes de concentration pour expliquer quelque chose de complexe peut être beaucoup moins visible qu'une vidéo qui provoque immédiatement le rire, la surprise, l'indignation ou le désir. Progressivement, nous pouvons alors nous habituer à consommer des contenus qui nous donnent une émotion immédiate plutôt qu'une idée qui demande du temps pour être comprise.

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Le problème n'est donc pas seulement le temps passé sur TikTok. C'est notre capacité à décider ce que nous faisons de ce temps.

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Le piège du « buzz »

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En Côte d'Ivoire, la recherche de visibilité n'est pas nouvelle. Nous avons toujours aimé ceux qui savent se faire remarquer, raconter une histoire, faire rire ou créer l'événement. Les réseaux sociaux n'ont pas inventé cette culture de l'apparence.

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Ils l'ont simplement accélérée.

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Aujourd'hui, un jeune peut voir une vidéo faire des centaines de milliers de vues et associer très rapidement cette visibilité à la réussite. Il peut regarder un influenceur présenter son quotidien, ses vêtements, ses sorties ou ses revenus supposés et avoir le sentiment qu'il existe une voie rapide vers une vie meilleure : devenir connu.

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Et c'est ici que nous devons être attentifs.

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Parce qu'entre vouloir être visible et construire quelque chose, il y a une différence que l'algorithme ne prend pas toujours le temps de nous expliquer.

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Prenons le cas d'un jeune diplômé à Abidjan qui cherche son premier emploi. Il envoie des CV, attend des réponses, enchaîne les entretiens et constate que son diplôme ne suffit pas toujours à lui ouvrir les portes qu'il espérait. À côté de lui, il voit un autre jeune publier régulièrement des vidéos, obtenir des milliers de vues et commencer à recevoir des propositions commerciales.

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Il peut alors se demander : « Pourquoi continuer à chercher un emploi pendant des mois alors que je pourrais devenir créateur de contenu ? »

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La question n'est pas absurde.

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Ce qui serait dangereux, ce serait de croire que la visibilité constitue à elle seule un projet professionnel.

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Car derrière les créateurs qui réussissent, il y a généralement du travail, une capacité à comprendre leur audience, à produire régulièrement, à négocier, à gérer leur image, à vendre, à créer une communauté et à transformer cette attention en valeur.

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Le problème n'est donc pas de vouloir devenir créateur de contenu. Le problème serait de confondre le nombre de vues avec la construction d'une compétence.

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Ce que TikTok révèle aussi de notre rapport à la réussite

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Peut-être que TikTok nous dérange parce qu'il met sous nos yeux une réalité que nous préférons parfois ne pas regarder.

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Nos jeunes veulent réussir. Vite, souvent.

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Mais peut-on vraiment leur en vouloir ?

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Quand les études sont longues, que les diplômes ne garantissent plus automatiquement un emploi, que l'entrée dans la vie professionnelle peut être difficile et que les réseaux sociaux exposent en permanence des images de réussite, l'idée d'une ascension rapide devient forcément séduisante.

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Le jeune qui cherche à « percer » n'est pas nécessairement paresseux. Il peut simplement chercher une autre porte.

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La vraie question est alors de savoir ce qu'il trouve derrière cette porte.

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Si TikTok lui permet de développer une activité, de rencontrer des clients, d'apprendre à communiquer, de découvrir un métier ou de faire connaître son talent, le réseau devient un levier.

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Mais si toute son énergie consiste à chercher la prochaine vidéo qui fera plus de vues que la précédente, sans jamais transformer cette attention en compétence, en projet ou en revenu durable, il risque de construire quelque chose de beaucoup plus fragile qu'il ne le pense.

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Parce que les vues peuvent disparaître aussi vite qu'elles sont arrivées.

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Une compétence, elle, reste.

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Et si nous apprenions enfin à utiliser TikTok autrement ?

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La réponse ne peut pas être de dire aux jeunes : « Laissez TikTok et allez travailler. »

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D'abord parce que cela ne correspond plus au monde dans lequel ils vivent. Ensuite parce que certains des métiers de demain passeront précisément par ces nouveaux espaces numériques.

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La question devrait plutôt être : qu'est-ce que tu construis avec ce que tu regardes ?

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Un jeune qui passe deux heures sur TikTok à regarder des vidéos peut, pendant ces mêmes deux heures, apprendre à filmer correctement, comprendre les bases du montage, observer comment une marque communique, analyser pourquoi une vidéo fonctionne, découvrir un métier ou développer une idée.

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Le même outil peut donc produire deux effets complètement différents selon la manière dont on l'utilise.

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C'est peut-être là que se trouve notre responsabilité collective.

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Nous avons beaucoup parlé de protéger les jeunes contre les réseaux sociaux. Nous devrions peut-être aussi leur apprendre à les maîtriser.

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À comprendre les mécanismes de l'attention. À distinguer influence et compétence. À reconnaître la publicité derrière certains contenus. À vérifier une information. À construire une identité numérique cohérente. À transformer une audience en communauté et une communauté en projet.

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Parce que le véritable enjeu n'est pas de faire sortir notre jeunesse de TikTok.

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C'est de faire en sorte qu'elle ne se perde pas dedans.

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Alors, la jeunesse TikTok ivoirienne a-t-elle un avenir ?

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Oui, mais pas simplement parce qu'elle sait créer du contenu.

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Son avenir dépendra aussi de sa capacité à faire quelque chose de cette formidable facilité d'accès à l'information, aux communautés et à la visibilité.

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La génération qui arrive possède quelque chose que les générations précédentes n'avaient pas à cette échelle : la possibilité de prendre la parole sans attendre qu'une institution, une télévision ou un employeur lui donne un micro.

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C'est une chance considérable.

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Mais avoir un micro ne signifie pas nécessairement avoir quelque chose à dire. Et être regardé ne signifie pas nécessairement avoir construit quelque chose.

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Notre défi n'est donc peut-être pas de faire de nos jeunes une génération moins présente sur TikTok. C'est de leur permettre de devenir une génération capable de passer de la consommation à la création, de la visibilité à la valeur, et du buzz à la construction.

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Parce qu'au fond, la question n'est pas vraiment de savoir si TikTok a un avenir.

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La question est de savoir quel avenir nos jeunes vont construire avec les outils qui sont déjà entre leurs mains.

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Le regard de Spider Mama

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Je me méfie toujours des adultes qui regardent les pratiques des jeunes avec nostalgie, comme si leur génération avait été plus sérieuse, plus travailleuse ou plus raisonnable. Chaque génération invente ses propres chemins, avec ses propres excès et ses propres possibilités.

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TikTok n'est ni le diable ni le sauveur de notre jeunesse.

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C'est un outil. Puissant, addictif, créatif, parfois superficiel, parfois extraordinaire. Et comme tous les outils puissants, il devient surtout révélateur de ce que nous en faisons.

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Ce qui m'intéresse, ce n'est donc pas de demander à un jeune combien de temps il passe sur TikTok.

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J'aimerais plutôt lui demander ce que TikTok lui apprend, ce qu'il crée grâce à lui et ce qu'il est capable de construire lorsque l'écran s'éteint.

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Parce que je ne veux pas d'une jeunesse qui soit simplement excellente pour attirer l'attention.

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Je veux une jeunesse capable d'en faire quelque chose.

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Je regarde. J’écoute. Je questionne. Et je tire le fil.

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Malika, la Spider Mama 🕷️

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