Il y a une question que je me pose de plus en plus lorsque je travaille avec les jeunes : qui regardent-ils lorsqu’ils cherchent quelqu’un à qui ressembler ? Pas forcément leur père. Pas forcément leur professeur. Pas forcément le grand frère du quartier qui a réussi. Alors, qui ? Un footballeur ? Une chanteuse ? Un entrepreneur ? Un influenceur ? Un créateur de contenu ? Un religieux ? Un chef d’entreprise ? Une personnalité politique ? Quelqu’un qui a simplement réussi à partir de rien et qui raconte son histoire sur TikTok ? Et là, je me suis dit : humm… ma chère, calme-toi. La vraie question n’est peut-être pas seulement de savoir qui sont leurs modèles, mais ce que ces modèles leur racontent de la réussite et de la place qu’ils peuvent eux-mêmes occuper dans la société. Parce qu’un modèle, ce n’est pas seulement quelqu’un qu’on admire. <PARSED TEXT FOR PAGE: 57 / 128> C’est aussi quelqu’un qui nous montre, parfois sans le savoir, ce qui est possible pour nous. Qui fait rêver notre jeunesse ? Quand j’étais plus jeune, les figures qui représentaient la réussite étaient assez identifiables : le médecin, le professeur, le grand fonctionnaire, l’avocat, l’ingénieur, le chef d’entreprise… Aujourd’hui, le paysage est beaucoup plus vaste. Le jeune peut suivre en même temps un entrepreneur qui raconte son parcours, un artiste qui montre sa vie, un sportif qui partage ses entraînements, une influenceuse qui parle de beauté, un créateur qui gagne sa vie avec son téléphone ou quelqu’un qui explique comment il est devenu riche en quelques années. Et soyons honnêtes : le jeune ne regarde pas uniquement le métier. Il regarde aussi la vie que ce métier semble permettre. La liberté. L'argent. La visibilité. Les voyages. Les vêtements. La maison. La voiture. La possibilité de ne dépendre de personne. Et parfois simplement… le respect. J’ai entendu un jeune me dire un jour : « Je cherche mon argent pour devenir indépendant parce que quand tu n’as pas d’argent, on ne te respecte pas. » Cette phrase m’est restée. Parce qu'elle nous dit quelque chose de beaucoup plus profond que « les jeunes aiment l'argent ». Pour certains, l'argent représente d'abord la possibilité de choisir. Choisir où vivre. Aider sa famille. Se soigner correctement. Financer ses études. Ne plus tendre la main. Pouvoir dire non. Alors forcément, celui qui semble avoir réussi à obtenir cette liberté devient intéressant à regarder. Mais attention à ce que nous appelons « élite » Le mot élite me gêne parfois. Parce qu'il donne l'impression qu'il existe d'un côté ceux qui sont « arrivés » et de l'autre ceux qui doivent encore faire leurs preuves. <PARSED TEXT FOR PAGE: 58 / 128> Or, pour un jeune, l'élite n'est pas nécessairement celle que nous, adultes, avons désignée. Le professeur peut considérer qu'un grand intellectuel est un modèle. Le jeune peut admirer quelqu'un qui a créé une entreprise à 25 ans. Le parent peut rêver que son enfant devienne magistrat. L'enfant peut rêver de devenir artiste. Et le jeune qui vend ses créations sur Instagram peut considérer comme modèle quelqu'un qui lui ressemble davantage que le grand patron qu'il ne rencontrera probablement jamais. Ce n'est pas nécessairement une opposition entre « bons » et « mauvais » modèles. C'est une question de proximité. On croit davantage à ce que l'on peut imaginer pour soi. C'est probablement pour cela qu'un jeune peut être profondément inspiré par quelqu'un qui lui ressemble socialement, culturellement ou géographiquement. Il se dit : « Si lui a pu le faire, peut-être que moi aussi. » Et cette phrase-là est puissante. Le problème n'est donc pas que nos jeunes admirent les influenceurs Je vais peut-être vous surprendre. Je ne suis pas de celles qui vont dire : « Les jeunes passent leur temps sur TikTok, ils ne savent plus qui admirer. » Parce que derrière chaque écran, il y a aussi une recherche. Recherche d'identité. Recherche de reconnaissance. Recherche de possibilité. Le problème commence lorsque la visibilité devient la preuve de la valeur. Quand on finit par croire que celui qui est beaucoup regardé est forcément celui qui a quelque chose à transmettre. Quand le nombre d'abonnés devient plus important que ce que l'on raconte. Quand le paraître devient tellement puissant qu'un jeune peut avoir l'impression qu'il doit montrer qu'il réussit avant même d'avoir construit quelque chose. Et là, je me demande : <PARSED TEXT FOR PAGE: 59 / 128> Est-ce que nous sommes en train d'éduquer nos jeunes à admirer la réussite ou à admirer sa mise en scène ? Ce n'est pas tout à fait la même chose. Et nous, adultes, qu'avons-nous fait de nos propres modèles ? Avant de regarder les jeunes avec un petit air de « vraiment, cette génération… », il faudrait peut-être faire notre propre examen de conscience. Parce qu'un jeune n'invente pas tout seul son échelle de valeurs. Il observe. Il regarde qui nous respectons. Qui nous invitons à nos cérémonies. Qui nous présentons comme « quelqu'un qui a réussi ». Qui nous écoutons. Qui nous applaudissons. Qui nous envions parfois. Il voit très bien que nous pouvons dire à un enfant : « L'argent ne fait pas le bonheur » tout en lui montrant régulièrement que nous mesurons la réussite à la voiture, à la maison, au poste occupé et au train de vie. Il entend : « Ce qui compte, c'est d'être une bonne personne » mais il constate que certains comportements discutables sont rapidement oubliés dès lors que la personne est devenue riche ou puissante. Les jeunes sont beaucoup plus observateurs que nous ne le pensons. Et parfois, ils ne suivent pas les valeurs que nous leur enseignons parce qu'ils suivent simplement celles que nous leur montrons. Alors, quels modèles voulons-nous mettre devant eux ? Je ne crois pas qu'il faille demander aux jeunes de renoncer aux artistes, aux sportifs, aux entrepreneurs ou aux créateurs de contenu. Au contraire. <PARSED TEXT FOR PAGE: 60 / 128> Nous avons besoin de modèles multiples. Des jeunes femmes et des jeunes hommes qui entreprennent. Des chercheurs. Des artisans. Des agriculteurs qui innovent. Des artistes. Des enseignants passionnés. Des ingénieurs. Des entrepreneurs sociaux. Des citoyens engagés dans leur quartier. Des personnes qui ont échoué, recommencé et construit autrement. Des personnes qui ont réussi financièrement, mais aussi des personnes qui ont construit une vie qui leur ressemble. Parce que peut-être que notre erreur est de leur montrer principalement des gens qui ont réussi, sans leur montrer suffisamment comment ils ont construit cette réussite. Le résultat impressionne. Le chemin éduque. Et c'est peut-être le chemin dont nos jeunes ont le plus besoin. Et si nous leur demandions simplement : « Qui admires-tu ? » Cette question me semble finalement beaucoup plus intéressante que : « Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? » Parce que derrière la personne qu'un jeune admire, il y a souvent une valeur qu'il recherche. La liberté. Le courage. L'argent. La créativité. La reconnaissance. L'indépendance. <PARSED TEXT FOR PAGE: 61 / 128> La capacité à aider sa famille. La possibilité de voyager. L'influence. Ou simplement le droit d'être soi-même. Alors, qui fait rêver nos jeunes aujourd'hui ? Et surtout : qu'est-ce qu'ils voient en lui ou en elle qu'ils aimeraient devenir eux- mêmes ? Peut-être que si nous prenions le temps de leur poser cette question, nous comprendrions beaucoup mieux leur génération. Et peut-être que nous découvririons aussi quelque chose sur nous-mêmes. Parce qu'au fond, une société transmet beaucoup par les modèles qu'elle met en lumière. La question n'est donc pas seulement : « Quels modèles nos jeunes choisissent-ils ? » Mais aussi : « Quels modèles sommes-nous en train de leur offrir ? » Je regarde. J'écoute. Je questionne. Et je tire le fil. — Malika, la Spider Mama 🕷️ <PARSED TEXT FOR PAGE: 62 / 128>

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