Il y a quelque chose qui me frappe dans les échanges avec les jeunes : leur besoin de réussir est souvent accompagné d’un autre besoin, beaucoup plus discret. Le besoin que cette réussite soit visible. Avoir un bon diplôme, c’est bien. Mais si personne ne le sait… Avoir un emploi, c’est bien. Mais si le salaire ne permet pas de montrer qu’on « avance »… Créer son entreprise, c’est bien. Mais si elle ne donne pas rapidement une certaine image de réussite… Je caricature un peu, bien sûr. Mais vous voyez l’idée. Et puis il y a les réseaux sociaux, qui ont transformé la réussite en quelque chose que l’on peut afficher, commenter et comparer. Je me demande parfois : est-ce que nos jeunes cherchent uniquement à réussir leur vie ou cherchent-ils aussi à prouver qu’ils l’ont réussie ?
Quand réussir devient une manière d’être reconnu
Pour beaucoup de jeunes, l’argent représente bien plus que l’argent.
Il peut signifier l’indépendance. La sécurité. La possibilité d’aider ses parents. La liberté de choisir. Mais aussi, parfois, le respect.
J’ai entendu un jeune me dire :
« Je cherche mon argent pour devenir indépendant parce que quand tu n’as pas d’argent, on ne te respecte pas. »
Cette phrase m’est restée.
Parce qu’elle dit quelque chose de profond.
Lorsque l’on a grandi en observant les difficultés liées au manque d’argent, gagner sa vie devient une forme de protection. Mais cela peut aussi devenir une manière de chercher une place dans le regard des autres.
Et lorsque la reconnaissance dépend beaucoup de ce que l’on possède, le risque est de ne jamais avoir l’impression d’avoir suffisamment réussi.
La comparaison ne s’arrête jamais
Avant, nous nous comparions principalement aux personnes que nous connaissions.
Aujourd’hui, un jeune peut se comparer à des centaines de personnes chaque jour.
Il voit quelqu’un de son âge qui voyage. Un autre qui lance son entreprise. Une autre qui achète une voiture. Un autre qui annonce sa promotion. Un autre qui semble avoir trouvé l’amour, construit sa maison et compris le sens de la vie avant vingt-cinq ans.
Tout cela en faisant défiler son téléphone depuis son lit.
Il y a de quoi avoir l’impression d’être en retard. 😄
Le problème, c’est que nous comparons notre quotidien avec la vitrine des autres.
Nous voyons leur résultat, rarement leur histoire.
Et surtout, nous ne savons pas si ce que nous admirons correspond réellement à ce que nous voulons pour nous-mêmes.
Le regard de la famille compte aussi
Dans notre contexte, la réussite d’un jeune n’est pas toujours seulement une affaire personnelle.
Elle peut représenter une fierté familiale.
Le diplôme est affiché. Le premier emploi est annoncé. La réussite au concours est célébrée. Le mariage, la maison, la voiture deviennent parfois des marqueurs importants.
Et je comprends cela.
Nous sommes une société où la réussite individuelle est souvent liée à la capacité à contribuer à la famille.
Le jeune qui commence à gagner de l’argent peut rapidement devenir celui qui aide pour les frais de scolarité des petits frères, les dépenses de santé, les besoins de la maison.
Il y a donc une vraie dimension collective derrière la recherche de réussite.
Mais cela peut aussi devenir lourd lorsque le jeune a l’impression qu’il n’a pas le droit d’échouer parce que trop de personnes comptent sur lui.
Et si nous apprenions à distinguer réussite et apparence de réussite ?
Je ne suis évidemment pas contre l’argent, les belles choses ou l’envie de progresser.
J’aime les petits plaisirs simples de la vie. Et si demain quelqu’un veut travailler dur pour s’offrir une belle maison, je ne vais certainement pas lui faire un sermon sur la simplicité. La question est ailleurs. Est-ce que ce que je poursuis me rend réellement heureux ou est-ce que je poursuis surtout l’image que cela donnera de moi ? Cette distinction est importante. Parce qu’une personne peut avoir beaucoup de choses et vivre complètement déconnectée de ce qui lui apporte du sens. À l’inverse, quelqu’un peut construire une vie beaucoup plus simple mais profondément alignée avec ce qu’il est. La réussite n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire pour être réelle. Peut-être faut-il leur poser une autre question Nous demandons souvent aux jeunes : « Qu’est-ce que tu veux devenir ? » Puis : « Quel métier veux-tu faire ? » Puis : « Combien veux-tu gagner ? » Mais nous leur demandons moins souvent : « Quelle vie veux-tu vivre ? » Et cette question change beaucoup de choses. Parce qu’un métier n’est qu’une partie d’une vie. Le salaire aussi. Une vie réussie peut être celle dans laquelle on est aligné avec soi-même, où l’on peut faire ce qui nous épanouit, contribuer à sa communauté et avancer sans avoir constamment besoin de prouver sa valeur aux autres. Cela ne signifie pas renoncer à l’ambition. Cela signifie savoir pourquoi on est ambitieux. Ce que nous pouvons transmettre Nos jeunes ont besoin d’ambition. Ils ont besoin de croire qu’ils peuvent construire quelque chose de grand. Mais ils ont aussi besoin de savoir qu’ils ont de la valeur avant même d’avoir un titre, un salaire, une entreprise ou une voiture. <PARSED TEXT FOR PAGE: 56 / 128> Sinon, ils risquent de passer une grande partie de leur vie à courir après une reconnaissance qui recule chaque fois qu’ils pensent l’avoir atteinte. Nous pouvons leur apprendre à travailler, à entreprendre, à gagner de l’argent et à réussir. Mais nous pouvons aussi leur apprendre à se connaître suffisamment pour savoir ce que réussir signifie pour eux. Parce qu’au fond, la vraie liberté n’est peut-être pas de pouvoir montrer aux autres que l’on a réussi. C’est de pouvoir regarder sa propre vie et se dire : « Cette vie-là me ressemble. » Et ça, aucun nombre de likes ne pourra jamais le décider à notre place. Je regarde. J’écoute. Je questionne. Et je tire le fil. — Malika, la Spider Mama 🕷️